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Il y a les faits, l'Histoire avec un grand "H" et il y a la fiction et le cinéma.
Le contexte du film de Stanley Kubrick "Les sentiers de la gloire" sorti en 1958 est la Grande Guerre qui a mis l'Europe à feu et à sang pendant quatre ans de 1914 à 1918 mais dont le traumatisme se fait encore sentir aujourd'hui.
Il y a 14 ans alors que j'effectuais mon service national, j'ai eu l'occasion de visiter dans l'est de la France certains places fortes de l'armée française. Mon premier sentiment fut celui d'une immense désolation et d'un grand vide. J'ai également constaté que les paysages champêtres portaient encore les stigmates de bombardements datant de près de 80 ans.
Un conflit qui a fait des millions de morts, de blessés, de mutilés, de personnes déplacées, des générations d'orphelins. L'un des pires conflits de notre temps. Une époque où la guerre chimique a fait son apparition.
Les soviétiques n'ont rien inventé en 1942 à Stalingrad. Dès 1914, des soldats français (près de 600) ont été fusillé "pour l'exemple" par l'armée française pour des motifs très divers (abandon de poste, mutilation, refus d'obéissance).
Dans le film, d'après un livre de Humphrey Cobb, en 1916 le Général Broulard donne l'ordre au Général Mireau de prendre la "fourmilière", une position imprenable détenue par les soldats allemands. L'offensive suicidaire est conduite par le Colonel Dax (Kirk Douglas). L'attaque est un véritable massacre dans les rangs français.
Les soldats qui survivent au premier assaut refusent de retourner au feu. Le Général Mireau ordonne alors aux batteries d'artillerie de tirer sur leurs propres positions pour inciter les hommes à sortir des tranchées. L'officier en charge de l'artillerie refuse cet ordre.
Le général Mireau demande que le régiment tout entier soit traduit devant le Conseil de Guerre pour "lâcheté". Trois hommes, tirés au sort, sont désignés et exécutés pour servir d'exemple à leurs camarades.
D'emblée il faut dire que le long métrage comporte des inexactitudes historiques et techniques. Depuis plus de 50 ans les historiens ont eu le temps de reprocher au cinéaste telle ou telle erreur.
Dans le long métrage l'occasion nous est donnée de suivre un simulacre de procès. Le problème est que Stanley Kubrick s'est appuyé sur des procédures du droit anglo-saxon alors que les protagonistes du film sont sensés être des français.
Après on peut il est vrai chipoter sur le numéro d'un régiment ou la couleur d'une veste militaire mais l'essentiel est ailleurs.
"Les sentiers de la gloire" n'est pas un film de guerre au sens propre du terme même si le conflit ou l'offensive contre "la fourmilière" tiennent une place prépondérante. "Les sentiers de la gloire" est l'archétype d'une oeuvre contre la guerre en général et contre l'armée en particulier. Ici c'est l'armée française qui est visée mais la leçon a une valeur d'exemple pour tous les états européens dits modernes.
Plus que jamais la guerre apparaît comme une monstruosité, comme une absurdité qui fait se dresser les états les uns contre les autres.
Quand le mot "guerre" est lâché on pense aux mêmes images : un champ de bataille, deux armées etc.. Le but du film de Kubrick fait voler en éclats ces clichés cinématographiques puisque le cinéaste s'attache plutôt à mettre en lumière les luttes intestines, les oppositions de rang qui gangrènent l'Etat Major français.
Quand on voit "les sentiers de la gloire" pour la première fois on a envie de hurler notre colère contre l'injustice de ce Conseil de Guerre d'opérette dont le but est de décider du sort de pauvres innocents. Je connais peu de personnes qui ont vu l'oeuvre plusieurs fois tant elle marque les esprits et les consciences.
Le cinéma est un univers de fiction mais on se dit que certains films sont véritablement proches d'une certaine vérité. Kubrick ne nous montre pas la boucherie de la grande guerre mais l'aberration que fut cette sinistre "parenthèse" de l'Histoire.
Dans ce tourbillon de feu, de flammes, de sang et de mort Kirk Douglas interprète un homme déjà militaire mais encore profondément humain. Sa composition est juste. Son personnage représente dans la hiérarchie militaire l'archétype du rouage intermédiaire : il oscille entre la sauvegarde de ses troupes, ses "hommes" et des ordres stupides et imbéciles venus d'en haut. Un rôle majeur dans la carrière de cet immense acteur.
Le spectateur ressent la tristesse, la lassitude de ces hommes livrés à une mort qui les fauche en pleinne fleur de l'âge. "Les sentiers de la gloire" appartient à la catégorie très restreinte de longs métrages qui changent notre vision de l'existence.
"Les sentiers de la gloire" est sorti en France le 26 mars 1975, soit plus de 18 ans après la fin de son tournage. L'explication la plus souvent avancée à ce retard est que la sortie du film en 1958 aurait pu traumatiser la société et déstabiliser l'armée française. Une armée engluée dans le bourbier des "événements" d'Algérie, dans une guerre qui n'en portait pas le nom..
Je n'en suis pas franchement convaincu. Mais bon...
"Les sentiers de la gloire" est un monument du cinéma mais qui laisse forcément un arrière goût amer dans la bouche. Un film qui pose des questions, impose une réflexion sur le comportement humain mais qui apporte peu de réponses.
Je ne sais pas si ce long métrage fait partie des oeuvres enseignées aux élèves des collèges et des lycées mais cela devrait être le cas éventuellement s'il y avait un manque à ce niveau. Rien que pour l'exemple.